L'initiative de Meta contre le racisme dans les émojis est la bienvenue à l'approche de la Coupe du monde
11 juin 2026
Par Julie Owono, membre du Conseil de surveillance

Aujourd’hui marque le coup d’envoi de la Coupe du monde de la FIFA 2026, et alors que les matchs seront disputés aux États-Unis, au Mexique et au Canada au cours des cinq prochaines semaines, c’est l’occasion de célébrer tout ce qu’un événement sportif mondial peut nous apporter de positif : unir le monde pour admirer les prouesses individuelles et le travail d’équipe, entretenir de saines rivalités avec ses amis et sa famille ou encore ressentir de la fierté à l'égard de son pays, de sa culture et de son identité nationale.
Mais alors que nous célébrons la beauté de ce sport, nous ne devons pas oublier le côté plus sombre de la Coupe du monde et d’autres grands événements sportifs : les insultes racistes et les discours incitant à la haine sur les réseaux sociaux qui visent les athlètes, les supporters et d’autres utilisateurs. Les auteurs de ces messages ignobles savent que ce qu’ils font est mal et contraire aux règles ; ils tentent donc de contourner les algorithmes en utilisant un langage codé, ou « algospeak », qui recourt parfois à des émojis à des fins haineuses.
Le 10 février 2026, le Conseil de surveillance a demandé à Meta d’améliorer ses processus d'examen manuel et automatisé afin de tenir pleinement compte de l'« algospeak » lorsqu’il est utilisé pour exprimer des messages haineux. Cette recommandation a été formulée dans le cadre de deux cas impliquant des contenus qui utilisaient des émojis représentant des singes pour les comparer à des personnes noires.
Dans l'un des deux cas, un utilisateur brésilien a publié sur Facebook une courte vidéo montrant une scène du film Very Bad Trip, dans laquelle deux personnages, doublés en portugais, se disputent, chacun revendiquant la propriété d’un singe. Un texte superposé à la vidéo affuble les personnages du nom des clubs de football espagnol « Barcelona » et « Real Madrid ». Un autre texte superposé fait référence à des jeunes athlètes qui commencent à percer dans le milieu du football brésilien.
Le message brésilien a été publié dans un contexte de racisme et d’hostilité systémiques largement documentés dans le monde du football, visant en particulier les joueurs noirs. Par exemple, Vinicius Junior, joueur du Real Madrid, a été victime de multiples incidents racistes, et notamment de comparaisons avec des singes. Le racisme a atteint un tel point que l’État brésilien de Rio de Janeiro a adopté en 2023 la « loi Vinicius Junior » afin de lutter contre le racisme lors des événements sportifs.
Mais alors que nous célébrons la beauté de ce sport, nous ne devons pas oublier le côté plus sombre de la Coupe du monde et d’autres grands événements sportifs.
En Europe, plusieurs autres incidents très médiatisés visant des footballeurs noirs dans les stades et sur les réseaux sociaux ont été largement relayés en Espagne, en Italie, en France et en Angleterre. Les joueurs adoptent une approche de tolérance zéro face aux insultes racistes dès qu’elles se produisent sur le terrain. Vinicius Junior, soutenu par Kylian Mbappe, son coéquipier du Real Madrid, a refusé de jouer en signe de protestation lors d’un match de Ligue des champions, et les joueurs de l’AC Milan ont quitté le terrain pour protester contre les chants racistes visant le gardien de but de l’équipe.
Des études ont toutefois mis en évidence des vagues persistantes d'insultes après les matchs. Une étude menée par le syndicat des footballeurs professionnels d'Angleterre et du Pays de Galles, la Professional Footballers’ Association, en collaboration avec Signify, entreprise spécialisée en data science, a révélé qu'en 2020, plus de 3000 des tweets adressés à certains joueurs contenaient des injures explicites, dont 56 % étaient racistes, et que 29 % des messages à caractère raciste utilisaient des émojis. Un rapport publié en 2025 par l'Union des associations européennes de football (UEFA) a révélé que 33 % des publications signalées à Meta, TikTok et X pour contenu injurieux, publiées à l'occasion des finales de clubs de l'UEFA, avaient été classées comme racistes.
Dans sa décision, le Conseil a formulé trois recommandations à Meta :
- Vérifier et mettre à jour les données d'entraînement : le Conseil a recommandé à Meta de vérifier les données utilisées pour entraîner les systèmes automatisés chargés de faire respecter la politique de l’entreprise en matière de conduite haineuse. Le Conseil a également demandé à Meta de s’assurer que les données sont mises à jour régulièrement afin d’inclure des exemples de contenus utilisant des émojis dans toutes les langues, des utilisations d’émojis enfreignant la politique et de nouveaux cas d’utilisation haineuse d’émojis.
- Harmoniser les efforts visant à mettre fin aux campagnes haineuses : le Conseil a estimé que Meta devrait réunir les efforts existants visant à mettre fin de manière proactive aux campagnes haineuses relevant des politiques Conduite haineuse et Intimidation et harcèlement, notamment les attaques directes à caractère déshumanisant sous forme de comparaisons avec des animaux, ainsi que les mesures de protection contre le harcèlement de masse à l'encontre de personnes spécifiques. Une meilleure coordination de ces politiques permettrait de mieux protéger les personnes qui ne sont pas directement nommées, mais qui sont implicitement la cible de campagnes haineuses, comme des athlètes de haut-niveau et d'autres utilisateurs des plateformes de Meta.
- Surveiller activement les contenus lors des grands événements sportifs : le Conseil a recommandé à Meta d'inclure, dans ses efforts existants de prévention et d'application urgents, une surveillance active des contenus contenant des émojis qui incitent à la discrimination immédiatement avant, pendant et à l’issue de grands événements sportifs, comme la Coupe du monde de la FIFA ou les Jeux olympiques.
Meta est tenue de répondre publiquement aux recommandations du Conseil dans un délai de 60 jours, et nous sommes ravis de voir que l'entreprise a accepté d'implémenter pleinement deux des trois recommandations : audit et mise à jour des données d'entraînement, ainsi que surveillance active des contenus haineux utilisant des émojis lors des grands événements sportifs.
En ce qui concerne les données d'entraînement, Meta précise que celles utilisées pour former les algorithmes à la détection des violations de la politique Conduite haineuse incluent des émojis dans différentes langues, y compris des exemples d'utilisation haineuse de ces émojis. L'entreprise indique qu'elle met à jour quotidiennement ces données afin de garantir qu'elles soient « à jour et exhaustives ». Lors d'événements tels que la Coupe du monde, l'entreprise affirme qu'elle mettra en place des mesures ciblées pour réduire l'exposition des utilisateurs aux contenus en infraction, y compris ceux contenant des émojis. Meta s’est également engagée à partager des informations sur les données d’entraînement des classificateurs lors d’une future mise à jour confidentielle adressée au Conseil.
L'entreprise implémentera également pleinement notre recommandation de surveillance active de la plateforme pour détecter les contenus haineux lors d'événements sportifs de grande envergure. Dans sa réponse, Meta déclare mettre régulièrement en œuvre des efforts urgents visant à réduire et à atténuer les préjudices survenant dans le cadre d'événements sports majeurs, tels que la Coupe du monde. Ces mesures comprennent la mise en place de groupes de travail dédiés chargés d'identifier et de protéger les comptes authentiques des athlètes, des fédérations et des principaux participants.
Quant à notre recommandation visant à harmoniser les efforts existants pour mettre fin aux campagnes de harcèlement de masse, Meta affirme que l'entreprise mène déjà ce type d'actions, par le biais de mesures de mise en application décidées dans le cadre des Standards de la communauté Intimidation et harcèlement et Conduite haineuse. Le Conseil estime que le manque de coordination entre ces politiques crée une faille de mise en application pour les personnes ciblées par des campagnes haineuses, mais qui ne sont pas nécessairement nommées explicitement dans les publications. Dans ces cas, Meta applique par défaut ses règles relatives aux discours incitant à la haine, mais nous estimons que celles-ci sont insuffisantes à elles seules. C'est pourquoi nous avons recommandé d'harmoniser ces deux politiques. Les solutions proposées par Meta ne répondent pas pleinement à l'objectif visé par le Conseil lors de la formulation de cette recommandation.
En implémentant deux des trois recommandations de la décision du Conseil, Meta prend des mesures bienvenues et indispensables pour lutter contre le racisme en ligne dans le cadre des événements sportifs. Le Conseil de surveillance continuera de mettre en lumière les failles qui existent entre les règles de lutte contre le racisme sur les réseaux sociaux et la triste réalité à laquelle nous assistons lors des grands matchs. Il nous reste en effet à tous encore beaucoup à faire pour face à ce problème grave et croissant.
